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Portrait: Marlène Djoumessi, pionnière de la plongée scientifique au Cameroun

Ingénieure des Eaux et Forêts, Coordonnatrice adjointe de l’ONG Tube Awu, Marlène Djoumessi épouse FOGWAN est l’une des premières femmes camerounaises à se former à la plongée sous-marine. Une expérience inédite, entamée dans les eaux côtières de Limbé dans la région du Sud-Ouest, la formation s’est poursuivie récemment à Ebodje, dans la région du Sud. Avec l’appui des formateurs de l’ONG française Septentrion Environnement, épisode qui ouvre de nouvelles perspectives pour la conservation marine et l’intégration des femmes dans un secteur encore largement masculin.

Au Cameroun, les femmes restent sous-représentées dans la conservation marine et côtière : elles constituent moins de 20 % des acteurs formellement engagés dans ce secteur, selon l’African Marine Conservation Organisation (AMCO). Pourtant, elles jouent un rôle crucial dans la gestion des ressources halieutiques et la protection des mangroves, souvent en première ligne dans leurs communautés.

En prélude à la Journée internationale des droits de la femme, le 8 mars 2026, Tribune Verte Online dresse son portrait, aux côtés de celles que l’on appelle souvent “femmes ordinaires”, mais qui se distinguent par leur action remarquable dans la protection de l’environnement et l’autonomisation des communautés. Dans cette interview, Marlène nous raconte sa première descente sous les eaux du Parc National Marin Manyangue Na Elombo Campo, comme un moment « à la fois fascinant et exigeant »

Parcours et motivation

Tribune Verte Online (TVO): Marlène, vous êtes ingénieure des eaux et forêts, mais aussi l’une des premières femmes à plonger sous les eaux camerounaises. Qu’est-ce qui vous a poussé à franchir ce pas?

Marlène Djoumessi (MD)je travaille depuis plusieurs années sur la conservation de la mégafaune, ainsi que les habitats côtiers, mais je me suis toujours dit qu’on protège mal ce qu’on ne voit pas. Donc la plongée était pour moi une suite logique, il fallait passer de la configuration des plages à la consultation de l’écosystème sous-marin. On parle beaucoup de conservation, mais si nous ne produisons pas nous-mêmes la connaissance scientifique sur nos écosystèmes marins, nous dépendrons toujours du regard extérieur. J’ai donc décidé de relever ce challenge, au-delà de la plage, aller sous l’eau, pour comprendre par moi-même. Il y a très peu de plongeurs au Cameroun, et encore moins des plongeurs scientifiques, les femmes se comptent du bout des doigts, cela peut intimider, mais c’est la raison supplémentaire qui m’a poussé à franchir le pas. Au-delà d’un défi personnel, c’était un besoin professionnel, pour améliorer la conservation marine au Cameroun, nous devons produire nos propres données avec des experts locaux.

  1. TVOComment votre formation à la FASA (Faculté d’Agronomie et des Sciences Agricoles) de l’Université de Dschang a nourri cette passion pour la Mer et la plongée ?

MDla FASA m’a donné une solide base scientifique en écologie, en dynamique des populations, en gestion durable des ressources naturelles, mais surtout qu’on ne protège bien que ce que l’on comprend en profondeur. Je me suis spécialisé en faune aquatique et terrestre, et très tot j’ai compris que le milieu marin au Cameroun était très peu étudié, très peu documenté, et mal compris. Par conséquent beaucoup de décisions sont prises sans se baser sur des données locales solides, la plongée est devenue un prolongement naturel de ma formation.

L’expérience de la formation en plongée sous-marine

  1. TVO: Pouvez-vous nous raconter votre première immersion avec l’équipe de Septentrion Environnement ? Qu’avez-vous ressenti en descendant sous l’eau ?

MDMa première immersion a été un moment d’émerveillement et de tension, il faut dire que je suis originaire des montagnes de l’Ouest Cameroun, nous n’avons pas d’écosystème marin de ce côté. Du coup , passer de la stabilité du sol à la profondeur de l’eau, c’est une transition qui a augmenté le stress chez moi, sous l’eau tout change : la respiration, l’équilibre, les repères. Mais au-delà de ce stress, il y a eu un moment fort, lorsque j’ai pu admirer la richesse sous-marine de notre pays. On pense souvent que les fonds marins spectaculaires , ou la biodiversité extraordinaire, n’existent qu’en occident, dans les documentaires étrangers . Pourtant nous avons ça chez nous, ce moment a renforcé ma conviction, si nous voyons notre richesse, nous pouvons la défendre convenablement.

Marlène Djoumessi sous les eaux du Parc National Marin Manyangue Na Elombo Campo.

  1. TVO: Quels ont été les moments les plus marquants ou les plus difficiles de cette formation ?

MD: Le moment difficile était la gestion du mental, la plongée exige une maitrise de soi constante, il faut contrôler sa respiration, gérer la pression, faire confiance à son équipement, et à son équipe, sans oublier tout le symbolisme à l’idée d’être l’une des femmes pionnières dans ce domaine, on n’a pas vraiment droit à l’erreur.

  1. TVO: Quelles compétences techniques avez-vous acquises et comment pensez-vous les mettre au service de la conservation marine ?

MD: Au-delà de la technique de plongée, j’ai acquis plusieurs autres compétences, je citerai la capacité d’observation directe des habitats sous-marins, une meilleure compréhension des interactions entre les activités anthropiques et les écosystèmes marins. J’ai pu avoir des bases pour le suivi scientifique subaquatique, et tout cela a renforcé ma discipline dans la gestion des risques. Ces compétences me permettront d’améliorer le suivi écologique qu’on pratique déjà au sein de l’ONG Tube Awu, de produire des données locales fiables et de renforcer la crédibilité scientifique de nos initiatives communautaires. Donc en plus d’être un exploit personnel, la plongée est une méthode scientifique qui me servira tout au long de ma carrière.

Enjeux de gouvernance et biodiversité

  1. TVO: Le Cameroun est riche en biodiversité marine, mais souvent menacée par la surpêche et la déforestation des mangroves. En quoi la plongée peut-elle devenir un outil de gouvernance environnementale ?

MD: On ne peut pas gérer ce qu’on ne voit pas, la plongée permet de connaitre l’état des fonds marins, l’impact de la surpêche ou la dégradation des habitats, elle transforme les hypothèses en preuves observables. Dans le contexte actuel où les données marines sont limitées, la plongée marine scientifique devient un levier stratégique pour orienter les décisions publiques, c’est donc un outil de gouvernance environnementale.

Inventaire floristique du Parc National Marin Manyangue Na Elombo Campo, avec l’équipe de Septentrion Environnement.

  1. TVO: Comment voyez-vous le rôle des femmes dans la protection des océans et des ressources halieutiques ?

MD: Les femmes jouent déjà un rôle dans l’économie halieutique, elles interviennent dans la transformation des produits issus de la pêche, dans la commercialisation et même la gestion des revenus. Mais elles sont encore très peu présentes dans les sphères techniques et scientifiques, en ce qui concerne la protection de nos océans. Et pourtant lorsqu’une femme comprend les enjeux écologiques, elle peut influencer toute une communauté, ainsi la conservation devient sociale et moins technique, pour faciliter la compréhension.

  1. TVO: Pensez-vous que la plongée peut contribuer à sensibiliser les communautés locales et les décideurs politiques ?

Il est irréfutable que la plongée est un outil de sensibilisation, parce que voir notre richesse marine, permet de changer le discours, ce n’est plus un récit importé, c’est notre réalité. Montrer des images issues de la plongée, c’est beaucoup plus puissant qu’un discours théorique, mettre ces données à la disposition des communautés ou des décideurs, issus de nos propres eaux, c’est un outil fort de sensibilisation, cela crée un sentiment de fierté, mais aussi de responsabilité qui interpelle chaque personne sensible à la préservation de notre biodiversité marine.

Les plongées sous-marines permettent de documenter la biodiversité aquatique au Cameroun.

Impact personnel et collectif

  1. TVO: En tant que pionnière, vous inspirez d’autres jeunes femmes. Quel message souhaitez-vous leur adresser ?

MD:  Ne vous limitez pas vous-même, les barrières les plus fortes sont intérieures, il faut oser intégrer des formations techniques, oser être ambitieuse et surtout accorder du sérieux à sa formation. Parce que l’expérience c’est la meilleure protection de la femme. Nous ne devons pas nous auto-censurer, ne pas attendre que les hommes testent le terrain avant nous, croire en nous, avec du travail et de la passion, de la rigueur, nous pouvons accomplir de grandes choses, la compétence n’a pas de genre.

  1. TVO: Comment Tube Awu et vos partenaires envisagent-ils de capitaliser sur cette expérience pour renforcer la conservation marine au Cameroun ?

MD: Afin de capitaliser mes expériences et compétences à travers l’activité de plongée sous-marine, Tube Awu souhaite intégrer la plongée scientifique dans les activités de suivi écologique. Il sera intéressant de former d’autres jeunes, notamment les filles, pour produire des données scientifiques locales, et renforcer la gouvernance du Parc Marin. Nous voulons transformer cette expérience individuelle, en capacité institutionnelle qui se positionne dans la durée.

  1. TVO: Quels sont vos projets pour l’avenir : formation, recherche, plaidoyer ?

MD: Mes projets pour l’avenir c’est d’approfondir mes compétences en plongée scientifique, acquérir davantage de l’autonomie, développer des programmes de suivi sous-marin participatifs, parce que nous suivons plusieurs communautés riveraines dans la périphérie du Parc Marin, une communauté de pêcheurs qui peuvent collecter ces données , renforcer la recherche sur les habitats marins camerounais, il faut dire que nous avons une richesse insoupçonnée là-dessous, ça m’intéresserait de poursuivre ma quête de connaissance de ces habitats marins. Enfin , de continuer à faire le pont entre la science, les savoirs locaux et les politiques publiques.

Marlène Djoumessi, lors d’une descente de terrain avec les partenaires.

  • TVO: quel est le message que Marlène souhaite faire passer, au sujet de la nécessité de concilier science, engagement communautaire et exploration sous-marine?

MD: La conservation marine au Cameroun, doit être portée par des compétences locales, avec des formations rigoureuses, et engagées, la plongée sous-marine m’a permis de comprendre que l’Océan n’est pas seulement une frontière naturelle, c’est aussi un patrimoine vivant que nous devons apprendre à connaitre, pour mieux le protéger.

Marlène Djoumessi : « la discipline en plongée scientifique ressemble beaucoup à la conservation, il faut beaucoup de rigueur, de l’anticipation, et le respect des règles, parce que, négliger un petit détail peut avoir de lourdes conséquences : tout arranger ou tout détruire ».

 

Propos recueillis par Ange ATALA

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